Monia Mazigh

Vous aviez un peu plus de vingt ans à votre arrivée au Canada. Pourquoi avez-vous immigré ici? Était-ce votre choix? Quelles étaient vos attentes avant votre arrivée? La réalité a-t-elle été différente?

Venir au Canada était un choix délibéré de ma part. Mon frère ainé étudiait déjà au Canada et m’en a parlé à chaque fois qu’il venait pour les vacances d’été. Pour moi, le Canada devenait un rêve. Je rêvais de liberté, de pouvoir poursuivre mes études dans de grandes universités et de bâtir une nouvelle vie dans un nouveau pays. Évidemment, la réalité était différente. Mes demandes pour rentrer aux universités canadiennes ont été initialement rejetées. Mes diplômes tunisiens n’ont pas été automatiquement reconnus par les universités canadiennes. Sur le plan émotionnel, les premiers mois ont été très durs pour moi. Mes amies me manquaient et surtout mes parents. Les regards dans la rue me mettaient mal à l’aise. Toute l’ambiance dans laquelle j’ai vécu me manquait. Je suis devenue une étrangère et ça était trop pénible à surmonter.

L’Initiative du Siècle fait la promotion d’une croissance démographique responsable qui contribuera à la diversification et à la prospérité du Canada. En ce sens, l’immigration est un important volet de ses objectifs. Elle estime que le Canada doit accueillir un plus grand nombre d’immigrants. Qu’en pensez-vous?

Je suis tout à fait d’accord avec L’Initiative du Siècle. Le Canada est un pays vaste avec des ressources naturelles immenses. L’immigration a toujours joué un rôle crucial pour faire avancer ce pays et ceci ne doit pas cesser ni changer. Les immigrants doivent être considérés comme un engin de développement économique et démographique. Une richesse en terme de culture et non pas un fardeau comme certains partis politiques essayent de plus en plus à l’insinuer et à le dire dans leur discours et rhétorique.

Croyez-vous que les Canadiens sont ouverts à l’immigration? Tiennent-ils le même discours à l’égard des réfugiés?

Les canadiens ont des positions mitigées quant à l’immigration. En général, ils ont compris que l’immigration est essentielle au Canada mais c’est l’origine de cette immigration qui fait toujours peur. Une immigration asiatique faisait déjà peur au siècle dernier. Aujourd’hui, il y a toujours de la méfiance à l’égard de ce groupe ethnique mais ce n’est plus comme c’était le cas quand on empêchait les épouses chinoises de joindre leurs époux ou que le mari risquait sa vie pour aller déposer de la dynamite à l’intérieur d’un tunnel avec la promesse qu’il obtiendrait l’argent suffisant pour parrainer la venue de sa femme au pays.

Aujourd’hui, c’est l’immigration des musulmans qui fait peur. On a peur de leurs habitudes, de leurs coutumes, de leur religion et même de leur nourriture! Il revient aux politiciens, aux intellectuels et aux médias de déconstruire ces mythes et d’aider à voir cette immigration plutôt comme une opportunité et non pas comme une menace. Les refugiés sont toujours décris par les médias comme pauvres, sans éducation et surtout dangereux. Il faudrait questionner cette narrative simpliste et réductionniste et en demander une nouvelle. Nous avons besoin d’histoires de refugiés qui ont aidé le Canada à avancer dans divers domaines : l’art, le commerce, la politique… Il en existe. Il faut tout simplement les trouver et les partager avec le reste des Canadiens.

En tant que mère de famille, quel est votre avis sur la politique d’aide à l’enfance du Canada? Que faudrait-il améliorer?

Je m’estime heureuse d’avoir ma mère vivre avec moi surtout quand mes enfants étaient jeunes et que pendant plus d’une année, j’étais mère monoparentale. Quand je quittais la maison pour le travail, je savais que mes enfants étaient en bonne compagnie et que leur grand-mère s’occupait bien d’eux. Plusieurs fois, je me suis posée la question « et si ma mère vivait loin, qu’aurais-je fait? ». C’est le cas de plusieurs jeunes familles qui, aujourd’hui, ont beaucoup de difficultés à trouver une garderie de qualité à prix abordable pour s’occuper de leurs jeunes enfants. Le Canada, est l’un des rares pays de L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui n’a pas un programme national de garderies. Le Québec a réussi à se doter d’un tel programme, je ne vois pas pourquoi on n’a toujours pas eu le courage et la volonté politique à en établir un dans le reste du Canada.

À vos yeux d’enseignante, en quoi les établissements canadiens d’enseignement postsecondaire se différencient de ceux d’autres pays? Comment améliorer notre système d’éducation?

J’ai grandi en Tunisie dans les années 80 et 90. Les établissements secondaires et universitaires de l’époque étaient un genre de boites noires dans les quelles les élèves et étudiants rentraient pour sortir à la fin avec un diplôme. L’enseignement prodigué était plus centré sur le bourrage de crâne et la peur morale des professeurs. On n’encourageait pas la prise d’initiative et la confiance en soi.

Au Canada, nous avons la chance d’avoir un système d’enseignement ouvert qui encourage l’enfant et le jeune adulte à partager son opinion et à accroitre sa confiance en soi en donnant des présentations orales et à être fier de ses accomplissements.

Toutefois, en tant qu’enseignante et mère de deux enfants dans le système d’éducation canadien, je trouve que nous avons de grosses lacunes à combler. Nous n’encourageons pas trop l’analyse critique des textes et le développement d’arguments forts chez les étudiants. Aussi, dans un monde plus en plus ouvert sur les autres cultures, notre enseignement doit encourager l’apprentissage de nouvelles langues et la connaissance d’autres cultures. La lecture, les arts et les films, doivent être des outils privilégiés pour une telle ouverture.

D’après vous, que faut-il faire pour assurer une croissance démographique enrichissante et avantageuse pour les générations à venir?

Depuis les révolutions sexuelles et féministes des années 60 et 70, les femmes Canadiennes, ne veulent plus se contenter de rester au foyer et de faire des enfants. Elles veulent choisir leur carrière et le nombre d’enfants qu’elles veulent avoir. Le seul moyen d’assurer une croissance démographique enrichissante est de mettre en place une politique d’immigration intelligente et adaptée aux besoins canadiens. Le Canada l’a compris mais reste un peu en retard à adapter ses besoins en main d’œuvre aux compétences des immigrants qui arrivent annuellement pour vivre au Canada. Il nous faudrait des programmes de reconnaissance de diplômes étrangers plus efficaces. Il nous faudrait des institutions gouvernementales et privées avec des politiques de recrutement plus « agressives » en terme d’enrichissement et d’innovation culturels.

Si vous pouviez voir dans une boule de cristal un Canada prospère en 2100, à quoi ressemblerait-il?

J’ose espérer que le prochain siècle, serait un siècle de paix et d’harmonie avec l’environnement. Nous vivons aujourd’hui des périodes de guerres intenses et de conflits humains tragiques. Est-ce que l’humanité se rendra compte dans les prochaines décennies, que notre survie dépendra du respect de la nature et que le modèle économique de développent actuel est voué à l’échec? Il y a déjà des voix d’intellectuels qui se lèvent pour demander un tel changement radical : la disparition des sources d’énergie renouvelables, la surexploitation des richesses naturelles, la consommation à outrance. Pendant le siècle de lumières, les pays occidentaux ont rejeté la foi religieuse et ont plutôt cru à la science en tant que dogme pour le progrès de l’humanité. Aujourd’hui, il devient de plus en plus clair que la science a mis devant nous de gros défis éthiques qui n’ont jamais pu être résolus : la bombe atomique, les armes nucléaires, les manipulations génétiques… Les questions morales ne nous ont jamais quittées et j’espère que le prochain siècle, l’humanité se réconciliera avec son côté spirituel qui est tout aussi important pour sa survie que son côté matériel.